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  sage toujours un sinistre musical. Les Italiens, dès qu'ils s'en aperçoivent,
  avancent rapidement l'index et le doigt du milieu, et disent que c'est le Jetta-
  tore. Mais les frivoles Français, qui n'ont pas même [en musique] une
  superstition, haussent seulement l'épaule et nomment cette forme M. Spon-
5 tini.
  C'est en effet notre ancien directeur général du grand Opéra de Berlin, le
  compositeur de la Vestale et de Ferdinand Cortez, deux magnifiques chefs-
  d'œuvre, qui fleuriront encore longtemps dans le souvenir des hommes, et
  qu'on admirera encore longtemps, tandis que l'auteur lui-même se voit déjà
10 à cette heure privé de toute admiration et n'est plus qu'un spectre impuis-
  sant, qui, rongé d'envie, hante les lieux de ses triomphes d'autrefois, et se
  plaît à dénigrer la vie des vivants. Il ne peut se consoler d'être mort depuis
  de longues années, et d'avoir vu son bâton de commandement passer dans
  les mains de Meyerbeer. Celui-ci, à ce que prétend le défunt, l'a repoussé de
15 son Berlin qu'il a toujours tant aimé; et quiconque, par pitié pour la gran-
  deur déchue, se sent la patience de l'écouter, peut apprendre en détail de
  Spontini combien de pièces de conviction il a déjà rassemblées pour dévoiler
  les intrigues de la conjuration meyerbéérienne.
  L'idée fixe du pauvre homme est et demeure Meyerbeer, et l'on raconte les
20 histoires les plus amusantes sur cette animosité, [cette rancune,] toujours
  rendue inefficace par la trop grande dose de vanité qui s'y mêle. Quelque
  écrivain feuilletoniste se plaint-il de Meyerbeer, disant par exemple que
  celui-ci a tardé depuis de longues années à mettre en musique les vers que
  lui, le poëte, avait écrits sur la demande la plus empressée du compositeur,
25 alors Spontini saisit vivement la main du parolier blessé, et s'écrie: «J'ai votre
  affaire! Je sais le moyen par lequel vous pourrez vous venger de Meyerbeer,
  c'est un moyen infaillible, et le voici: vous écrirez sur moi un grand article, et
  plus vous ferez ressortir mes mérites, plus vous vexerez Meyerbeer.» Une
  autre fois, qu'un ministre de France reproche avec humeur à l'auteur des
30 Huguenots d'avoir, en dépit de l'urbanité avec laquelle on l'a traité ici,
  accepté une charge servile à la cour de Berlin; aussitôt notre Spontini
  s'élance joyeusement vers le ministre, et s'écrie: «J'ai votre affaire! vous pou-
  vez infliger à l'ingrat le plus dur châtiment, vous pouvez lui porter un coup
  de poignard, si vous me nommez grand officier de la Légion d'honneur.»
35 Dernièrement Spontini trouva le pauvre Léon Pillet, le malheureux directeur
  du grand Opéra, dans la plus grande exaspération contre Meyerbeer, qui
  venait de lui faire annoncer par M. Gouin qu'à cause de son mauvais person-
  nel de chant il ne voulait pas encore produire le Prophète. Comme alors les
  yeux de l'Italien s'illuminèrent! «J'ai votre affaire! s'écria-t-il dans un trans-
40 port de joie. Je vais vous donner un divin conseil, comment vous pourrez
  humilier à mort l'ambitieux intrigant: faites faire ma statue en grandeur
  naturelle, placez-la au foyer de l'Opéra, et ce bloc de marbre pèsera comme
  un cauchemar sur le cœur de Meyerbeer.» L'état mental de Spontini com-
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